Tribune du collectif citoyen La Morte Vivante

Alpe du Grand Serre : plaidoyer pour une station au service de notre résilience

Par César Ghaouti, pour le collectif citoyen La Morte Vivante · 29 avril 2024

La ministre Dominique Faure souhaite faire de l’Alpe du Grand Serre un projet pilote pour la transition de nos territoires de moyenne montagne. Mobilisés depuis plusieurs mois pour la réhabilitation de notre station, nous avons pu témoigner auprès de la ministre et de l’ensemble des partenaires, parlementaires, élu.e.s et services de la Morte, de la Communauté de Communes de la Matheysine, du Département de l’Isère et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et du Commissariat de Massif des Alpes et de la Préfecture de la nécessaire transition de notre territoire et sur l’urgence de la situation.

Stations et transition riment peu ensemble dans les débats actuels. Il nous paraît pourtant nécessaire de conserver notre attractivité et donc une station de montagne dynamique sur le territoire pour pouvoir atteindre nos objectifs, à savoir être collectivement résilients face au réchauffement climatique. Nous devons tracer notre avenir sur une ligne de crête, entre le tout-ski et la fuite en avant et le ski bashing et la mort de nos montagnes. Nous sommes condamnés à réussir car la moyenne montagne française a besoin de perspectives et de réussites.

Pour nous une station de moyenne montagne comme la nôtre peut donc faire partie de la solution, même si cela implique d’importants financements. Car oui la transition va coûter cher, mais l’inaction climatique coûtera encore plus cher. Rappelons ici que le projet réside sur une réhabilitation sobre et résiliente de la station, avec la suppression de 5 à 6 remontées pour n’en mettre plus qu’une, adaptée à la diversification des pratiques sans aucune extension du domaine existant. La transition est un chemin, il faut donc avancer en gardant de vue notre but : s’adapter au changement climatique tout en essayant de l’atténuer au maximum.

Vue aérienne de l'Alpe du Grand Serre et de la vallée

Vous retrouverez ci-dessous l’essence de notre intervention à la Ministre et les fondements de notre mobilisation :

Pour nous, notre village et notre station de montagne ont le devoir d’être accueillants pour deux raisons.

Etant une station de proximité avec la métropole grenobloise et même lyonnaise, nous allons voir de plus en plus de personnes venir en montagne lors des pics de chaleur qui vont se multiplier en termes de fréquence, de durée et d’intensité. Pour certains, ce sera une question d’urgence sanitaire. La tendance est déjà là et nous devons avoir les infrastructures et les ressources humaines nécessaires à cet accueil croissant de population. Si cet accueil n’est pas maîtrisé, il se fera dans des conditions dégradées et risquera de faire naître des tensions, alors qu’il peut être source d’attractivité et de richesse pour notre territoire à l’année. L’écrin de nos montagnes est à tout le monde et nous ne pouvons pas fermer la porte derrière nous.

Nous avons le devoir de jouer notre rôle de refuge bioclimatique dans les années et décennies à venir.

Si nos stations ne sont pas accueillantes, alors que nous avons tout un parc de logement touristique pour cela, cela veut dire que seules les familles aisées capables d’investir dans un bien en montagne pourront se payer le luxe d’un refuge bio-climatique. Nous ne pouvons promouvoir cette inégalité face à l’accès à la montagne, surtout dans un territoire engagé comme le nôtre dans le tourisme social et associatif.

Au-delà de cet enjeu social d’être en capacité d’accueillir ces populations dans de bonnes conditions, il y a la nécessité d’être accueillant pour être en capacité de gérer les flux de personnes d’un point de vue environnemental.

C’est-à-dire qu’il faut pouvoir préserver le Taillefer et nos écosystèmes naturels sensibles de la sur-fréquentation induite par ce nombre croissant de personnes qui ont tout simplement besoin de venir dormir à la fraîche et de reconnecter avec la nature. C’est un droit pour ces personnes, et il faut pouvoir leur proposer ces possibilités de bivouac dans des espaces semi-aménagés et moins sensibles d’un point de vue écologique. C’est justement ce que propose la réhabilitation du domaine aménagé : être en capacité d’accueillir ces flux et de proposer une immersion dans la nature dans un cadre plus maîtrisé. On peut même imaginer qu’une éventuelle retenue collinaire, créée à partir des eaux de ruissellement, permettrait de proposer un point de baignade sur le domaine d’altitude. Cela éviterait de retrouver des baigneurs dans le lac du Brouffier et coûterait toujours moins cher en argent public qu’une piscine. Tout en étant utilisable par une diversité d’activités (agriculture, sécurisation de l’enneigement l’hiver, point d’eau pour la faune en période de sécheresse) et éviterait certainement la dégradation des zones humides naturelles qui seraient mieux protégées.

Nous avons donc besoin d’être accueillants, d’un point de vue social et environnemental.

Lacs d'altitude face aux sommets
Crédit : Pierre Le Ralle

Pour être accueillant il faut être vivant, et pour cela il faut pouvoir travailler au pays et vivre au pays.

Travailler au pays ne veut pas dire télétravailler au pays ni prendre sa retraite au pays. Nous avons besoin des métiers qui font vivre notre territoire, nous avons besoin des personnes capables de tenir des gîtes, des commerces et des restaurants, de cultiver notre terre et nous permettre d’avoir une autonomie alimentaire, d’encadrer et animer des groupes en leur faisant découvrir la montagne et ses activités, de développer des activités culturelles et artisanales, de rénover des chalets et des appartements, de soigner nos enfants, nos accidentés de la vie et nos anciens, de créer de nouvelles activités… Aujourd’hui, l’essentiel de ces métiers dépendent de la station et ce serait une hérésie de s’en priver.

Il faut donc investir dans la station pour que demain ces compétences puissent être au service de la transition. Cela coûtera plus cher financièrement et humainement de perdre ces compétences pour essayer de les faire revenir demain.

Vivre au pays implique de conserver une dynamique résidentielle sur notre village et dans la vallée de la Roizonne. Il est hors de question que la présence de la station entraîne une gentrification massive du territoire avec des tarifs inabordables pour les personnes qui travaillent sur le territoire. Il est donc essentiel de mener un travail de fond pour travailler l’habitabilité du territoire à l’année, en réussissant à contenir les prix et en proposant des activités sociales, culturelles et économiques à l’année.

Le tourisme doit être au service de notre développement local.

La logique de tiers lieu pour le bien vivre que nous portons sur le territoire répond à ces objectifs : créer des activités ayant du sens socialement et rentables économiquement, soutenir une offre d’hébergement touristique accessible et attractive, et permettre à des saisonniers ou à des familles de s’installer à moindre frais sur le territoire. Cela renvoie aux travaux que nous menons avec l’entreprise solidaire Crois Sens.

Fleur bleue de montagne en gros plan
Crédit : Pierre Le Ralle

Pour tout cela et face à l’énormité des enjeux il nous paraît essentiel de changer de paradigme.

Aujourd’hui nous avons besoin de réussite, nous avons besoin d’optimisme et nous avons besoin d’un cap pour permettre à tout le monde d’embarquer. Notre territoire est prêt à jouer ce rôle pilote pour la moyenne montagne française, même si chaque situation est unique. Aujourd’hui notre sobriété historique peut être un atout pour demain, car avec un investissement finalement assez simple et raisonné, nous pouvons réhabiliter notre domaine et s’inscrire pleinement dans la transformation de nos modèles.

Cela veut dire devenir plus résilient sur l’activité neige, et permettre de conserver les compétences, les métiers et la richesse créée et de partir de ces forces-là pour changer. Cela veut dire être en capacité de diversifier massivement les activités sur le domaine aménagé et passer rapidement sur une minorité de forfaits skieurs.

A ce titre le travail fait sur le bike park est exemplaire malgré le manque de moyens… Si l’on imagine que la nouvelle remontée aille jusqu’aux Bergeries, si l’on imagine une remontée qui tourne 9 mois par an sur les weekends en plus des saisons été et hiver, alors les piétons, randonneurs, raquettistes, VTTistes, parapentistes, skieurs de randonnée, bergers, personnes à mobilité réduite, grimpeurs, campeurs, fondeurs seront rapidement plus nombreux que nos skieurs. Combien de grands-parents monteront regarder skier leurs petits-enfants en prenant une remontée quand aujourd’hui ils attendent à l’ombre au bord d’un parking ? Combien de parents amèneront leurs enfants découvrir la luge et faire des bonhommes de neige quand celle-ci aura déserté les vallées ?

Il faudrait donc arrêter d’entendre « ski » quand on prononce le mot « remontée » et se projeter dans un monde où le domaine aménagé est un outil au service de notre résilience. Pour une résilience économique, avec le maintien et le renforcement des activités, pour une résilience environnementale avec la capacité de préserver les espaces naturels sensibles, et pour une résilience sociale en jouant positivement notre rôle de refuge bio-climatique accessible.

Pour réussir cet immense défi il faut aller vite. Il faut aller vite pour que la transition soit juste socialement et qu’elle soit efficace, afin que l’on permette aux habitants locaux de pouvoir faire une transition professionnelle positive et choisie et non une fermeture brutale impliquant certainement un déménagement de la vallée. Nous aurons besoin de bras compétents pour construire l’avenir.

Panorama des sommets enneigés au-dessus de la vallée
Crédit : Pierre Le Ralle

Voilà peu ou prou les mots que nous avons tenu à la ministre et à l’ensemble des participants de tous bords présents à la réunion. Nous avons conscience que l’enjeu est fort mais nous avons l’occasion unique de fédérer autant d’acteurs au chevet de notre station-village. Et la transition coûtera encore plus cher que les 24M€ mais elle générera de la valeur. Il n’y a pas dans cette enveloppe les financements des mobilités douces, la rénovation de l’habitat, la création d’un tiers-lieu, ou le développement d’une production énergétique locale… Mais tout ça pourra se faire si notre territoire est attractif et résilient, sinon le risque est que l’on devienne une friche, avec des chalets secondaires ou de télétravailleurs, mais sans aucune économie de l’accueil. Déjà aujourd’hui, la station génère 14M€ de retombées économiques touristiques sur la Matheysine en hiver, quand la régie des remontées tourne autour du million d’euros de chiffre d’affaire. Se priver de cet outil et de cet effet de levier serait aberrant.

Nous avons la chance d’avoir des ressources et des compétences diversifiées insoupçonnées sur notre territoire et un soutien politique trans-partisan très fort, fonçons !

En se positionnant en soutien et en faisant de l’Alpe du Grand Serre un démonstrateur, l’Etat est au RDV de la transition de nos territoires de moyennes montagnes.

La sémantique de l’ascenseur valléen crée du débat, mais la question de fond est l’accompagnement à la transformation de nos stations de moyenne montagne et nous manquons d’outils plus adaptés. Surtout, il faut pouvoir se projeter à moyen terme, lorsque la remontée ne servira qu’en minorité au ski alpin et sera une véritable porte ouverte sur la montagne, ses écosystèmes et ses activités pastorales et récréatives. Aux côtés des collectivités locales, l’Etat reconnaît aujourd’hui l’enjeu d’intérêt général que porte la moyenne montagne. A nos yeux il faut impérativement réussir ce challenge car ne pas s’adapter ni tenter d’atténuer en urgence les effets du réchauffement climatique sur nos écosystèmes et notre société serait une faute.

Nous pourrons vivre sans la neige, mais nous avons besoin de nos stations pour être résilients. Fédérons les énergies et les compétences pour tracer ce nouveau chemin et faire face aux défis sociaux et environnementaux du dérèglement climatique.

César Ghaouti, pour le collectif citoyen La Morte Vivante

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